Session 1

Session 1 : Disruption & soin du vivant

Jeudi 15 décembre – 10h00-12h30

Canguilhem abordait dans sa thèse les infidélités du milieu auxquelles sont confrontés les êtres vivants, en quelque sorte dans leur vie ordinaire. Mais dans l’Anthropocène ces infidélités sont décrites par les scientifiques comme des disruptions : disruptions des écosystèmes par le changement climatique, disruption des régulations hormonales par les perturbateurs endocriniens, disruption de la relation parent-enfant par l’irruption des smartphones et des tablettes, … Cette accumulation plonge le vivant dans la disruption – en étendant ici le concept de Bernard Stiegler au vivant en général – , et la disruption conduit à une extinction de masse pour le vivant non-humain, et au déclin des capacités des vivants humains (fertilité, QI, langage, attention, …) .

Comment prendre soin du vivant dans la disruption ?

Maël Montévil – CNRS et ENS

Qu’appelle-t-on disruption en biologie?

Le terme de disruption est utilisé largement en biologie, mais il a été peu théorisé. Qu’est ce qui distingue les disruptions des perturbations ou du concept très générique de “disturbances” en écologie? Nous défendrons l’idée que les disruptions demandent de comprendre le vivant à la fois dans son historicité et de manière systémique. Au cours du temps, notamment évolutif, le vivant se transforme et fait apparaître des traits singuliers, qui sont fonctionnels grâce à leurs singularités. Ceci constitue ce que nous avons appelé par ailleurs l’anti-entropie. Alors le premier type de disruption est la randomisation de cette singularité, conduisant à une perte de viabilité, qu’il s’agit toutefois de définir avec précision. Il y a cependant un deuxième type de disruption. Si le premier type correspond à la perte du résultat de l’histoire constituant une organisation, le deuxième type correspond à la perte de la capacité à produire des nouveautés fonctionnelles. Dans les deux cas, les disruptions sont un aspect essentiellement qualitatif de l’Anthropocène et de ce qui atteint à la fois la biodiversité et la santé humaine.

Ana Soto Tufts University School of Medicine et Centre Cavaillès, Centre Cavaillès, Ecole Normale Supérieure

Les perturbateurs endocriniens, le développement et l’évolution

Il y a trente ans, le terme ” disrupteur endocrinien ” (erronément traduit en français par « perturbateur endocrinien ») a été inventé pour décrire les produits chimiques environnementaux qui contribuaient à diverses anomalies morphologiques et fonctionnelles observées chez les animaux de la région des Grands Lacs.  Le terme de disruption a été utilisé pour indiquer que lorsque l’exposition a eu lieu au cours du développement précoce (embryonnaire et fœtal, les périodes où l’organisme et ses organes sont formés “de novo”), la trajectoire vers l’âge adulte a été modifiée de manière irréversible. Les organismes en cours de formation répondent à ces agressions environnementales en faisant preuve de plasticité systémique ; autrement dit, la trajectoire modifiée peut donner naissance à des individus affectés mais viables. Cependant, au fur et à mesure de leur développement postnatal, leurs subtils déficits congénitaux peuvent devenir des maladies (d’où l’origine développementale de certaines maladies de l’adulte).

Pour théoriser cette disruption, outre la plasticité de l’organisme en sa totalité (le système), il faut se concentrer sur sa double historicité, l’histoire qui vient de leurs ancêtres, et l’histoire que les organismes créent au cours de leur développement.  Les acquis des premiers peuvent être partiellement perdus, et la capacité de créer des nouveautés futures peut être réduite. Ainsi, les effets délétères de ces expositions environnementales pourraient être transmis aux générations futures non exposées. Ces études théoriques et expérimentales indiquent que la disruption endocrinienne contribue à la dégradation de la santé des humains et des animaux sauvages.

Marie-Claude Bossière et Hakima Yacouben  – IRI

Disruption relationnelle : de la toxicité des écrans numériques au soin

Dans un discours à deux voix, nous exposerons les constats, en général et en particulier, de la disruption de la relation parent-enfant par l’irruption récente et massive des smartphones et des tablettes. Cette accumulation plonge les enfants dans une perte de capacités (langage, relation, compétences physiques et psychomotrices, attention, cognition, sommeil…) qui risque d’être irréversible si l’on n’en prend pas soin. La responsabilité des majeurs que nous sommes est de prendre soin de la relation parent-enfant, absolument nécessaire au développement du jeune humain c’est à dire de notre humanité, alors que la disruption qui s’installe à l’intérieur même de l’interaction (parent capté-indisponible-aréactif) laisse l’enfant dans un désert et une solitude dont il risque de ne pas sortir ?

Manuel Blouin – INRA