Session 2

Session 2 : Smartness et infrastructures

Mardi 18 décembre – 10h30-13h00

Nous faisons l’hypothèse qu’une nouvelle révolution urbaine s’accomplit – dont les discours sur l’intelligence calculée et répartie dans les espaces communs sinon publics, ce qui est appelé smartness au sens de Sam Palmisano (IBM) – , désignent une facette, où les fonctions urbaines se reconfigurent très profondément à travers la réticulation généralisée et la digitalisation opérées comme ubiquitous computing, conduisant aux « villes connectées », c’est à dire calculées en permanence et en totalité. Comment spécifier ce qui advient ainsi du côté des infrastructures telles que David Berry les appréhende comme processus d’« infrasomatisation » ? Quels sont les nouveaux agencements qui s’opèrent entre le global et le local dans ce contexte ? Qu’est-ce qui caractérise la supposée « smartness », et en quoi pourrait-elle et devrait-elle participer d’une nouvelle intelligence des Habitants des villes, cités et tissus urbains et conurbains ?

 

Intervenants

David Berry  (Sussex University)

The Neguentropic University: Infrasomatization, Data Intensive Society, and Anti-Smart Technologies

La question que j’explore dans cet exposé est de savoir ce que signifie «infrastructuraliser» la pensée. Ou, comme je préfère l’appeler infrasomatisation de la pensée. J’utilise la notion d’infrasomatisation pour élargir les catégories d’exosomatisation et d’endosomatisation développées par Alfred J. Lotka et Nicholas Georgescu-Roegen dans leurs travaux sur l’économie écologique. Les termes exosomatisation et endosomatisation ont également été plus récemment utilisés dans les travaux de Bernard Stiegler en ce qui concerne la réflexion sur l’augmentation humaine et les technologies numériques, en particulier en ce qui concerne l’anthropocène et le mouvement anti-entropique vers un néguentropocène. La question clé pour moi est de savoir comment les infrasomatisations sont créées en tant qu’infrastructures, et plus particulièrement comment ces nouvelles formes d’infrastructures sont bien placées pour modifier ou remplacer les institutions existantes. Cela nous permet de penser les institutions en tant qu’espaces de connaissance et comment elles nous obligent à prendre en compte les questions politiques et économiques liées à la création d’institutions, combinées à la création de communautés épistémiques spécifiques en leur sein. Autrement dit, comment les infrastructures pensent-elles et créent-elles les conditions (ou les reconfigurations) ou permettent-elles aux gens de penser et de raisonner? Cette situation dans laquelle les algorithmes rendent possibles ces nouvelles infrastructures grâce au big data et au machine learning caractérise fortement notre société, qui est de ce fait appelée data-intensive society (société à forte densité de données), en s’appuyant sur la notion d’un quatrième paradigme scientifique. En réponse, nous devons développer un ensemble de pratiques autour de ce que nous pourrions appeler la data-intensive critique and data-intensive ethics (critique à base de données et l’éthique à base de données) à travers la mise en pratique d’une forme de pensée contributive et une critique de la data-intensive society. L’université est un site important pour comprendre et critiquer l’intensité des données. Pas seulement l’université que nous avons, mais l’université que nous devons avoir, l’université que nous devons construire. Je soutiens donc que dans ces conditions, une nouvelle orientation de l’université émerge en tant qu ’« data-intensive university » (université de recherche à forte intensité de données) et que la réponse requise est une université néguentropique, c’est-à-dire une université qui puisse garantir un nouvel esprit de découverte, de créativité et de réflexion contre le flot de la raison automatisée et des technologies dites smart (intelligentes).

 

 

Robert Mitchell (Duke University)

Smartness & Populations as Infrastructure

Orit Halpern, Bernard Geohagen et Robert Mitchell affirment dans «The Smart Contract» que le concept technologique contemporain de “smartness” (smart cities, smart electrical grids, smart phones) relie quatre concepts et pratiques de base : zones, populations, optimisation et résilience. Dans cette intervention, utilisera le concept d’infrastructure pour explorer le lien entre la smartness (intelligence) et les populations. Les opérations de “smartness” dépendent de manière assez évidente de multiples infrastructures technologiques, telles que les réseaux électriques, les satellites de communication et les voies de navigation mondiales. Cependant, ces opérations reconfigurent également les populations, non seulement en tant qu’utilisatrices de ces infrastructure, mais également en tant qu’infrastructure même à cause du data mining, la capacité d’exploration de données ininterrompue. Le but de cet exposé est d’explorer la transformation des concepts de population et d’infrastructure inhérents à ce lien.

 

 

Daniel Kaplan et Mathieu Saujot (Fing et IDDRI)

Innover, imaginer et gouverner dans la ville numérique réelle

Le point de départ de l’expédition Audacities, réalisée en commun par la Fing et l’Iddri, est que le numérique a bien investi les villes, mais pas de la manière dont le scénario “smart city” le raconte, avec une ville pilotée, sous contrôle. Le numérique transforme la vie des citadins et le fonctionnement de certains services urbains, mais il le fait, en grande partie, en dehors de toute stratégie des acteurs dont la ville est le métier, et en particulier des pouvoirs publics. Dans la ville numérique réelle, objet aux contours encore flous, l’innovation est une force de déstabilisation, du fait d’acteurs nouveaux, de la mise en mouvement et en application de nouvelles données, de nouvelles pratiques et représentations de la ville. L’innovation numérique et son foisonnement sont aussi des grains de sable dans les rouages de la gouvernance urbaine. Pour agir et faire face aux enjeux critiques de la ville durable, il faut donc impérativement reconnecter innovation et gouvernance, concepts trop souvent séparés et pourtant intimement liés dans la ville numérique. C’est à cette interface que l’on doit agir avec, mais aussi sur le numérique (au sens large : techniques, infrastructures, services, données, acteurs…) L’enjeu : développer des solutions à l’échelle, qui produisent de réels effets systémiques sur le fonctionnement urbain (ex. mobilité urbaine) et qui se connectent aux politiques publiques. De nouveaux schémas de collaboration sont en train d’être inventés, rejouant la vieille partition de la fabrique publique-privée de la ville, en donnant parfois de nouveaux rôles d’organisateur et de médiateur aux pouvoirs publics. Ce mouvement doit s’accompagner d’une mise en débat de l’innovation, à rebours de l’idée répandue d’une innovation consensuelle ne faisant que des “gagnants”: elle doit faire l’objet de débats politiques avec les citoyens. Cet exposé nous amènera à réinterroger de manière plus générale la place que prend l’innovation numérique dans notre capacité à imaginer des futurs souhaitables. Notre imaginaire est-il capté et comment l’enrichir et le renforcer, afin d’en faire (notamment) un moteur de la transition écologique ?

 

 

Vidéo Session 2